Cet article a été précédemment publié dans la revue L’Histoire. Les propos de Jean-Louis Crémieux-Brilhac sont recueillis par Jean-Pierre Azéma. Rallié à de Gaulle en 1941, Jean-Louis Crémieux-Brilhac est devenu l’historien de la France Libre. Il analyse et raconte ces premiers mois à Londres durant lesquels le Général fonde la résistance extérieure. L’Histoire: Qui est de Gaulle lorsqu’il arrive à Londres le 17 juin? Jean-Louis Crémieux-Brilhac: De Gaulle à cette date est le sous-secrétaire d’État à la Défense nationale du gouvernement Paul Reynaud. Avec Georges Mandel, il a été l’un des représentants les plus énergiques de la résistance aux Allemands, partisan de continuer la guerre à outrance. Le gouvernement britannique tenait à ce que, si le gouvernement de Bordeaux rompait l’alliance, il y ait une présence française auprès de lui dans le camp allié à Londres, capitale de la résistance à Hitler. Y résidaient déjà des dirigeants de tous les pays occupés par l’Allemagne en Europe: Norvège, Belgique, Pays-Bas, Pologne. Le 17 juin, quand Charles de Gaulle arrive à Londres, les dirigeants britanniques espèrent encore, en tout cas le ministre des Affaires étrangères Halifax et le Foreign Office, que Pétain jugera inadmissibles les termes imposés par les Allemands et que la France continuera la lutte. Les Britanniques ménagent le gouvernement français. C’est d’ailleurs Churchill en personne qui finira dans la matinée du 18 juin par imposer la diffusion de l’appel de De Gaulle face à une prudente réserve de tout le cabinet de guerre. Nombreux étaient ceux qui estimaient que de Gaulle étant persona non grata à Vichy, il valait mieux qu’il se taise. L’H.: Pourquoi Churchill soutient-il de Gaulle? J.-L. C.-B.: Churchill, à cette date, espère que des parlementaires français vont atteindre Alger et, soutenus par les proconsuls français dans l’empire, continuer la guerre. S’il choisit de Gaulle, c’est qu’il le connaît bien. Il l’a rencontré à quatre reprises quand il était sous-secrétaire d’État à la Défense, à partir du 5 juin 1940, deux fois à des conseils suprêmes interalliés à Briare et à Tours et deux fois à Londres. Churchill a été très impressionné par de Gaulle. Dans un télégramme confidentiel adressé à Roosevelt, Churchill parle de De Gaulle comme d’un général plein d’allant qui lui donne l’espoir de voir le gouvernement Reynaud, sous son influence, continuer la lutte. Donc, le 17 juin, il l’accueille à bras ouverts à Downing Street comme le premier représentant du gouvernement défunt de la IIIe République, mais en espérant qu’il ne sera pas le seul. L’H.: Le discours du 18 juin a-t-il été improvisé? Ou longuement mûri? J.-L. C.-B.: Il ne fait pas de doute que le discours du 18 juin est le produit d’une très longue maturation qui s’est poursuivie dramatiquement à mesure que les forces allemandes envahissaient la France. Cette réflexion remonte bien avant la guerre. De Gaulle, en 1934, avait publié un livre intitulé Vers l’armée de métier: il y soutenait l’idée que l’avenir militaire était à la guerre de mouvement et non plus à la guerre de tranchées, dépassée du fait de la motorisation ; le moteur bouleversait la stratégie. Par conséquent, l’armée française ne devait plus être seulement une armée défensive axée sur la ligne Maginot, mais devait aussi se constituer une force de frappe à base d’unités motorisées, essentiellement des blindés. Lorsque la guerre a éclaté, de Gaulle a été nommé commandant des chars de l’armée d’Alsace et il a cru bon d’adresser en novembre 1939 un mémorandum intitulé « L’avènement de la force mécanique » au président du Conseil Daladier et aux généraux Gamelin et Georges, commandants en chef des armées, pour leur rappeler que la transformation de l’armée française était urgente. Le général Georges a annoté son mémorandum des mots suivants: « Intéressant mais la reconstruction n’est pas à la hauteur de la critique! » Fin janvier 1940, n’ayant pas de réponse, de Gaulle, esprit rebelle qui ne craignait pas d’affronter la discipline, a pris sur lui d’envoyer ce mémorandum à 80 personnalités politiques pour en appeler de l’autorité du politique sur le militaire. Le 10 mai 1940, quand les Allemands lancent leur offensive à l’Ouest, de Gaulle est chargé d’improviser une quatrième division cuirassée. Il remporte avec elle un succès remarquable à Montcornet dans l’Aisne, le 17 mai, et, à la fin du mois, un succès plus brillant dans la Somme. A cette occasion, il réalise une avance de 14 kilomètres et fait 500 prisonniers sans pour autant parvenir à repousser les Allemands au-delà du fleuve, ni à supprimer leur tête de pont.